Qui pense l'Afrique ?

Un tour d'horizon des grandes voix de la pensée africaine et de ses diasporas.

Module pédagogique Kamademia
Avant-propos

Une polyphonie qui s'ignore

« Qui pense l'Afrique ? » — la question peut sembler étrange, presque déplacée. L'Afrique a-t-elle besoin qu'on la pense pour elle ? Bien sûr que non. Mais elle est pensée par d'innombrables voix, et la richesse de cette polyphonie reste largement méconnue.

Ce module propose un tour d'horizon : une cartographie introductive des grandes familles de pensée qui ont façonné, et continuent de façonner, la réflexion sur l'Afrique, ses peuples, ses civilisations, ses spiritualités, ses futurs. Il ne prétend pas à l'exhaustivité — l'exhaustivité serait une mauvaise façon de servir un champ aussi vivant. Il cherche plutôt à fournir des repères, des entrées, des ponts.

Onze sections balisent le parcours. On y croise des philosophes, des écrivains, des théologiens, des historiens, des économistes, des poètes, des militants. Tous, à leur manière, ont contribué à penser ce que l'Afrique peut, doit, ou veut être — depuis le continent comme depuis les diasporas, en français comme en anglais, en portugais, en arabe, en wolof, en kikuyu.

Pour chaque figure, l'apport est résumé en quelques lignes. La section finale propose des ressources Kamademia pour prolonger l'exploration.

Bonne traversée.

Section 1

Les fondateurs : négritude et panafricanisme historique

Au tournant du XXe siècle, alors que l'Afrique est sous domination coloniale et que les diasporas noires des Amériques se cherchent une généalogie, une première génération d'intellectuel·le·s pose les jalons d'une pensée africaine moderne. Ils ont en commun de prendre l'Afrique au sérieux comme objet de pensée et comme sujet d'histoire, à un moment où le monde occidental ne le faisait pas.

Olaudah Equianoc. 1745–1797
Abolitionniste et écrivain igbo, voix précoce de la conscience noire

Né en Igboland (actuel Nigeria), capturé enfant et vendu en esclavage. Après une vie sur les mers, il rachète sa liberté en 1766. Son autobiographie The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, or Gustavus Vassa, the African (1789) devient un best-seller dans les milieux abolitionnistes britanniques. Premier grand récit en anglais d'un Africain réduit en esclavage puis émancipé, il fonde le genre de la slave narrative et joue un rôle décisif dans l'abolition de la traite britannique en 1807.

W. E. B. Du Bois1868–1963
Sociologue et historien afro-américain, pionnier du panafricanisme

Premier sociologue noir docteur de Harvard, il a théorisé la « double conscience » — l'expérience de se voir simultanément à travers ses propres yeux et ceux du monde blanc — et fondé le panafricanisme moderne en organisant les premiers congrès panafricains. Les Âmes du peuple noir (1903) reste fondamental.

Marcus Garvey1887–1940
Théoricien jamaïcain du nationalisme noir, fondateur de l'UNIA

Père du nationalisme noir moderne et du mouvement « Back-to-Africa », il a porté l'idée que la dignité noire devait passer par une réappropriation politique, économique et culturelle de l'Afrique. Le slogan « Black is beautiful » lui doit beaucoup.

Aimé Césaire1913–2008
Poète martiniquais, co-fondateur de la négritude

Son Cahier d'un retour au pays natal (1939) est le texte fondateur de la conscience anticoloniale francophone. Le Discours sur le colonialisme (1950) reste une charge magistrale contre l'idée même de mission civilisatrice.

Léopold Sédar Senghor1906–2001
Poète sénégalais, premier président du Sénégal indépendant

Avec Césaire et Damas, il forge la négritude comme affirmation de la spécificité et de la valeur des cultures noires. Sa théorie de la « civilisation de l'universel » propose une humanité faite de la rencontre des particularismes culturels.

Léon-Gontran Damas1912–1978
Poète guyanais, troisième pilier de la négritude

Voix la plus radicale du trio fondateur, il refuse l'assimilation française avec une violence poétique inégalée — Pigments (1937) en est le manifeste.

Frantz Fanon1925–1961
Psychiatre martiniquais, théoricien de la décolonisation

Engagé dans le FLN algérien, il a théorisé l'aliénation coloniale (Peau noire, masques blancs, 1952) puis la violence émancipatrice (Les Damnés de la terre, 1961). Sa pensée a fondé le tiers-mondisme intellectuel.

Joseph Ki-Zerbo1922–2006
Historien burkinabè, fondateur de l'école historique africaine

Premier africain agrégé d'histoire, il a coordonné l'Histoire générale de l'Afrique de l'UNESCO et lancé le mot d'ordre de l'éducation endogène avec son ouvrage testamentaire À quand l'Afrique ? (2003).

Amadou Hampâté Bâ1900–1991
Ethnologue malien, passeur de la tradition orale ouest-africaine

Auteur de la formule devenue célèbre : « En Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle ». Son œuvre Amkoullel l'enfant peul est une porte d'entrée magistrale dans les cultures peules et l'islam soufi du Sahel.

Alioune Diop1910–1980
Éditeur sénégalais, fondateur de Présence africaine

En fondant en 1947 la revue puis la maison d'édition Présence africaine, il a créé la principale plateforme intellectuelle de la pensée africaine francophone du XXe siècle. Sans Alioune Diop, beaucoup des autres figures de ce module n'auraient jamais été lues.

Section 2

La révolution diopienne et l'antériorité africaine

Si la négritude affirmait la dignité noire, la révolution diopienne va plus loin : elle prétend démontrer scientifiquement l'antériorité africaine en matière de civilisation. Mais avant Diop, un Haïtien — Anténor Firmin — avait déjà ouvert la brèche dès 1885, en réfutant méthodiquement le racisme scientifique européen. Avec eux et leurs continuateurs, l'Afrique cesse d'être un continent « sans histoire » pour redevenir le berceau de l'humanité — et de civilisations dont l'Égypte pharaonique fut un des premiers grands déploiements.

Anténor Firmin1850–1911
Anthropologue et homme politique haïtien, précurseur de Cheikh Anta Diop

Premier Noir admis à la Société d'Anthropologie de Paris (1884), il publie en 1885 De l'égalité des races humaines (Anthropologie positive) — réponse frontale et systématique à l'Essai sur l'inégalité des races humaines de Gobineau (1853-1855). Il y démolit le racisme scientifique européen avec ses propres outils, défend l'origine africaine de la civilisation égyptienne et l'unité fondamentale de l'espèce humaine. Cofondateur des premiers congrès panafricains avec Sylvester Williams, plusieurs fois ministre haïtien des Affaires étrangères, candidat à la présidence d'Haïti, il fut redécouvert tardivement — Cheikh Anta Diop l'a salué comme son grand précurseur intellectuel.

Cheikh Anta Diop1923–1986
Anthropologue et historien sénégalais, fondateur de l'école diopienne

Son ouvrage majeur Nations nègres et culture — paru en 1954 chez Présence africaine, et issu d'un projet de thèse pour lequel la Sorbonne avait refusé de constituer un jury — a démontré l'origine négro-africaine de la civilisation pharaonique et fondé une méthodologie pluridisciplinaire pour l'histoire africaine longue durée. Il ne soutiendra son doctorat d'État qu'en 1960, sur une autre thèse, l'Étude comparée des systèmes politiques et sociaux de l'Europe et de l'Afrique. Au Colloque du Caire de 1974, la minutieuse préparation de ses communications et de celles de Théophile Obenga a provoqué un déséquilibre tel dans les discussions que l'UNESCO l'a explicitement noté dans son rapport final, ouvrant des perspectives nouvelles aux études africaines.

Théophile Obenga1936–
Philosophe et égyptologue congolais, continuateur principal de Diop

Il a établi la parenté linguistique génétique entre l'égyptien pharaonique et les langues négro-africaines, transformant l'hypothèse diopienne en démonstration philologique rigoureuse. L'Afrique dans l'Antiquité (1973) reste un ouvrage de référence.

Aboubacry Moussa Lam1959–
Historien sénégalais, spécialiste du peuplement nilo-saharien

A démontré la parenté égyptienne des Peuls et étendu la méthode diopienne aux cultures pastorales sahéliennes (De l'origine égyptienne des Peuls, 1993).

Mubabinge Bilolo1953–
Philosophe et théologien congolais

A développé une métaphysique pharaonique systématique articulant philosophie, théologie et égyptologie. Sa Métaphysique pharaonique (1995, plusieurs rééditions) est un effort pionnier pour faire dialoguer pensée africaine ancienne et catégories philosophiques contemporaines.

Cheikh M'Backé Diop
Physicien sénégalais, fils de Cheikh Anta Diop

Il a sauvegardé le laboratoire de datation au carbone 14 que son père avait fondé à Dakar, et œuvre depuis des décennies à la diffusion fidèle et à la défense scientifique du legs diopien.

Section 3

L'épistémologie africaine : précurseurs et débats modernes

L'idée même d'une « philosophie africaine » a fait l'objet d'âpres débats au XXe siècle. Existe-t-elle ? Peut-elle être autre chose qu'un folklore conceptuel ? Mais avant que ce débat ne s'installe, des philosophes africains avaient déjà produit des œuvres écrites — qu'on tend à oublier parce qu'ils écrivaient en geez ou en latin, pas dans une langue européenne moderne. Deux d'entre eux méritent d'ouvrir cette section.

Précurseurs philosophiques

Zera Yacob1599–1692
Philosophe éthiopien, auteur du Hatata

Philosophe éthiopien du XVIIe siècle, persécuté pour ses idées sous le règne de Susenyos. Réfugié dans une grotte deux ans, il y rédige le Hatata (Traité), texte de philosophie morale et religieuse fondé sur la raison naturelle. Il y critique les conversions forcées, la polygamie, l'esclavage, et défend une éthique universaliste. Le Hatata a été redécouvert au XIXe siècle ; certains philologues européens en ont contesté l'authenticité, mais la recherche contemporaine — notamment celle de Souleymane Bachir Diagne et Teodros Kiros — défend désormais sa paternité éthiopienne. Premier philosophe africain dont l'œuvre écrite circule.

Anton Wilhelm Amo (Amo Afer)c. 1703–c. 1759
Philosophe ghanéen, professeur dans les universités allemandes

Né dans l'actuel Ghana (côte de l'Or), capturé enfant et offert au duc Anton Ulrich de Brunswick. Élevé en Allemagne, il devient docteur en philosophie de l'université de Halle puis professeur à Iéna. Il écrit en latin De jure Maurorum in Europa (1729, sur le statut juridique des Africains en Europe — texte aujourd'hui perdu) et De humanae mentis apatheia (1734) sur la nature de l'esprit. Premier philosophe africain à enseigner dans une université occidentale moderne. Retourne en Afrique vers 1747. Sa redécouverte au XXe siècle a alimenté la réflexion sur les Africains présents dans la philosophie occidentale longtemps avant le XXe siècle.

Le débat moderne sur la philosophie africaine

Alexis Kagame1912–1981
Philosophe rwandais, prêtre catholique

Il a été le premier philosophe africain à formaliser une « philosophie bantu-rwandaise » systématique (La philosophie bantu-rwandaise de l'Être, 1956). Ce geste fondateur reste discuté — accusé d'ethnophilosophie par les uns, célébré par les autres comme première grande synthèse.

Paulin Hountondji1942–2024
Philosophe béninois, pourfendeur de l'ethnophilosophie

Son ouvrage Sur la philosophie africaine (1977) a porté une critique radicale contre l'idée d'une philosophie figée dans les traditions, et appelé à une science africaine indigène fondée sur les « savoirs endogènes » rigoureusement étudiés.

Marcien Towa1931–2014
Philosophe camerounais, critique radical de la négritude

Dans L'idée d'une philosophie négro-africaine (1979), il appelle à une révolution culturelle africaine qui ne peut s'enraciner dans une essentialisation de la tradition mais doit s'inscrire dans le geste universel de la philosophie comme critique.

Kwasi Wiredu1931–2022
Philosophe ghanéen

Il a formulé le programme de la « décolonisation conceptuelle » : penser en africain les concepts philosophiques dits universels, plutôt que de simplement les recevoir. Philosophy and an African Culture (1980) est une référence.

Henry Odera Oruka1944–1995
Philosophe kenyan

Il a théorisé la « sage philosophy » comme méthode de recueil systématique de la pensée des sages traditionnels africains, distincte de l'ethnophilosophie folklorisante.

Jean-Godefroy Bidima1958–
Philosophe camerounais

Cartographe contemporain de la philosophie négro-africaine, il a démontré sa cohérence comme tradition discursive distincte (La philosophie négro-africaine, 1995).

Section 4

Religions et théologies africaines

L'Afrique contemporaine est traversée par trois grandes traditions religieuses : les spiritualités africaines anciennes, le christianisme (sous toutes ses formes, depuis les Coptes du IVe siècle jusqu'aux pentecôtismes contemporains) et l'islam (du soufisme ouest-africain aux courants réformistes). Comment penser cette pluralité ? Comment penser les pratiques effectives, qui ne respectent presque jamais les frontières confessionnelles ?

Engelbert Mveng1930–1995
Théologien jésuite camerounais

Son ouvrage L'art d'Afrique noire : liturgie cosmique et langage religieux (1964) a montré que la spiritualité africaine se déploie comme une « liturgie cosmique » qui ne sépare pas le sacré du naturel et du social — refus implicite de la grille chrétienne.

Fabien Eboussi Boulaga1934–2018
Théologien et philosophe camerounais

Avec Christianisme sans fétiche (1981), il a appelé à un christianisme africain dégagé de la matrice missionnaire occidentale. La crise du Muntu (1977) avait posé les bases d'une anthropologie philosophique africaine.

Jean-Marc Ela1936–2008
Sociologue et théologien camerounais

Pionnier de la théologie africaine de la libération, il a théorisé un christianisme inculturé enraciné dans la souffrance et l'expérience des paysans africains. Le cri de l'homme africain (1980) reste son livre le plus influent.

Bénézet Bujo1940–
Théologien moraliste congolais

A articulé éthique africaine et théologie chrétienne dans une œuvre de référence internationale (African Theology in Its Social Context, 1992 ; Foundations of an African Ethic, 1998).

John S. Mbiti1931–2019
Philosophe et théologien kenyan

Sa formule « Les Africains sont notoirement religieux » a ouvert African Religions and Philosophy (1969), ouvrage fondateur des études anglophones de la religion africaine.

Souleymane Bachir Diagne1955–
Philosophe sénégalais

Dans Comment philosopher en islam ? (2008) puis L'encre des savants (2013), il a montré la profondeur philosophique de la tradition islamique sub-saharienne, restée largement invisible aux études islamiques classiques.

Mohammed Arkoun1928–2010
Penseur algérien, théoricien d'un islam des Lumières

Il a appelé à une critique historique du Coran et fondé l'« islamologie appliquée », ouvrant des voies pour penser l'islam africain et arabe en dialogue avec les sciences humaines contemporaines.

Fatema Mernissi1940–2015
Sociologue marocaine, féministe musulmane

Pionnière de l'analyse historique de la place des femmes en islam (Beyond the Veil, 1975), elle a montré que la condition féminine musulmane n'est pas un donné théologique mais une construction historique.

Ka Mana (Godefroid Kä Mana)1953–
Théologien et philosophe congolais

Articule renaissance africaine et christianisme inculturé pour penser la sortie de la crise africaine (Théologie africaine pour temps de crise, 1993).

Section 5

Les Ateliers de la Pensée et la francophonie contemporaine

Lancés en 2016 à Dakar et à Saint-Louis du Sénégal, les Ateliers de la Pensée constituent l'un des principaux laboratoires intellectuels de l'Afrique francophone contemporaine. Ils rassemblent à intervalles réguliers chercheur·euse·s, écrivain·e·s, artistes et penseur·euse·s pour interroger l'avenir de l'Afrique et la place de l'Afrique dans le monde.

Achille Mbembe1957–
Philosophe et historien camerounais, co-fondateur des Ateliers

Théoricien majeur de la postcolonie, il a pensé la nécropolitique comme prolongement contemporain du biopouvoir foucaldien (Critique de la raison nègre, 2013 ; Politiques de l'inimitié, 2016 ; Brutalisme, 2020).

Felwine Sarr1972–
Économiste et philosophe sénégalais, co-fondateur des Ateliers

Auteur d'Afrotopia (2016), devenu manifeste contemporain pour une économie et une pensée africaines endogènes ; co-auteur avec Bénédicte Savoy du rapport sur la restitution du patrimoine africain (2018).

Souleymane Bachir Diagne1955–
Philosophe sénégalais, voix majeure des Ateliers

Penseur clé de l'islam intellectuel africain et de la philosophie de Léopold Senghor revisitée par les outils de la philosophie contemporaine.

Mamadou Diouf1951–
Historien sénégalais

Historien de référence du mouridisme et des urbanités africaines contemporaines. Son passage par CODESRIA a marqué deux générations de chercheur·euse·s.

Nadia Yala Kisukidi1978–
Philosophe française d'origine congolaise

Spécialiste de Bergson et théoricienne contemporaine de la « dissociation » diasporique (livre éponyme, 2024).

Bonaventure Mvé Ondo1956–
Philosophe gabonais

A formulé la thèse que les universités africaines reproduisent l'hégémonie coloniale et appellent une refondation épistémique endogène (L'Afrique malade de ses sciences sociales, 2010).

Séverine Kodjo-Grandvaux1977–
Philosophe et journaliste française

Organisatrice et chroniqueuse principale des Ateliers de la pensée ; auteure d'une introduction de référence aux Philosophies africaines (2013).

Section 6

Le retour aux sources : kémitisme, afrocentricity, traditions

Une autre lignée intellectuelle s'est développée parallèlement aux courants académiques : celle des « retours aux sources » — kémitisme, afrocentricity, traditionalismes africains. Ces mouvements partagent l'ambition de reconstituer une cosmologie africaine cohérente avant les apports chrétien, musulman et colonial. La filiation diopienne y est centrale, mais elle est diversement infléchie.

Molefi Kete Asante1942–
Africologue afro-américain, fondateur de l'Africology

A fondé l'« afrocentricity » comme discipline universitaire à Temple University, et théorisé la « localisation » (centering) africaine du discours. À distinguer de la révolution diopienne, qu'elle prolonge sans s'y identifier.

Maulana Karenga1941–
Philosophe afro-américain, créateur de Kwanzaa

A théorisé la philosophie Kawaida et les Nguzo Saba (sept principes), et créé la fête culturelle Kwanzaa en 1966. Son ouvrage Maat, the Moral Ideal in Ancient Egypt (2004) propose une éthique fondée sur la cosmologie pharaonique.

Ama Mazama1961–
Linguiste et théoricienne guadeloupéenne

A théorisé le paradigme afrocentrique et la spiritualité africaine comme fondements de l'éducation noire (The Afrocentric Paradigm, 2003).

Marimba Ani (Dona Richards)1944–
Anthropologue afro-américaine

Sa critique culturelle radicale du système de pensée européen comme « Yurugu » (du nom d'un esprit dogon désordonnant) reste une référence du courant afrocentré américain.

Doumbi-Fakoly1944–2024
Écrivain malien, théoricien de la Maaya

Théoricien d'une « Maaya » comme cosmologie africaine alternative aux religions abrahamiques. Doyen du mouvement 3RNA-MAAYA, il fut l'une des figures spirituelles majeures du retour aux sources sur le continent. Décédé à Paris le 29 septembre 2024.

Mbombog Mbog Bassong≈ 1962– (à confirmer)
Philosophe camerounais, initié dans l'ordre du Mbog (Bassa)

A fondé une philosophie africaine adossée à la cosmologie pharaonique et à la pensée de la complexité d'Edgar Morin. Son œuvre articule philosophie, science et spiritualité africaine.

Dibombari Mbock
Auteur kémite camerounais, directeur de la revue Kumaba

Auteur prolifique (plus de vingt ouvrages), il a fondé une lecture analytique des hiéroglyphes égyptiens à partir des langues négro-africaines modernes. Figure polémique du kémitisme contemporain francophone.

Nioussérê Kalala Omotunde1967–2022
Historien et conférencier kémite guadeloupéen, fondateur de l'institut Anyjart

Né Jean-Philippe Corvo, il a fondé l'institut Anyjart d'histoire africaine en Guadeloupe, avec des satellites au Canada, en Guyane, en Martinique et en Haïti. Inlassable pédagogue de l'Afrique pour la jeunesse de la diaspora, il a popularisé la thèse d'une dette scientifique de la Grèce antique envers l'Égypte pharaonique, dans la lignée de Cheikh Anta Diop. Décédé en Guadeloupe le 14 novembre 2022, à 55 ans.

Pierre Nillon
Théologien-égyptologue guadeloupéen, concepteur de la Kamitude

Ancien pasteur, il a forgé en 1990 le concept de « Kamitude » — proposé comme identité alternative pour les afrodescendant·e·s, fondée sur le retour à la vision spirituelle kamite, et plus spécifiquement sur l'atonisme du pharaon Akhenaton. Sa branche du kémitisme, dite « Kemite Atonienne », et son association Kamitik occupent une place singulière dans le paysage du retour aux sources francophone.

Chancellor Williams1898–1992
Historien afro-américain, professeur à Howard University

Auteur de The Destruction of Black Civilization: Great Issues of a Race from 4500 B.C. to 2000 A.D. (1971), ouvrage devenu canonique du courant afrocentré américain. Il y retrace, sur cinq mille ans, ce qu'il identifie comme les causes du déclin des civilisations africaines — invasions arabes et européennes, désorganisation interne. Travail polémique mais d'une portée mobilisatrice considérable, encore largement lu et discuté dans les communautés afrodescendantes.

Yosef Ben-Yochanan (Ben-Jochanan)1918–2015
Égyptologue afro-éthiopien, figure de la Black Studies new-yorkaise

Né en Éthiopie, formé à Cuba et au Brésil, longtemps enseignant au Cornell College et au Sojourner-Douglass College. Surnommé « Dr. Ben », il a popularisé la thèse selon laquelle l'Afrique est la mère des religions occidentales. Ses ouvrages — Black Man of the Nile and His Family (1972), African Origins of the Major Western Religions (1991) — sont des classiques du courant kémite anglophone, lus dans toute la diaspora.

Akiri Sylla
Linguiste et historien ivoirien, université Félix Houphouët-Boigny

Maître de conférences à l'université Félix Houphouët-Boigny (Cocody, Abidjan). Ses travaux portent sur l'origine africaine de l'alphabet, sur les signes sacrés égyptiens, et sur la genèse de la civilisation olmèque, qu'il rattache à des migrations africaines précolombiennes. Créateur d'une méthode d'analyse qu'il appelle « stylectique ». Voix académique kémite ivoirienne dont les conférences en ligne touchent un large public francophone diasporique.

Amílcar Cabral1924–1973
Théoricien de la lutte d'indépendance lusophone

A forgé le concept de « retour aux sources » culturel comme préalable à la libération politique — précurseur intellectuel oublié des courants contemporains.

Section 7

Grandes voix littéraires : continent et diasporas

La pensée africaine déborde largement le continent et déborde aussi la philosophie au sens strict. Les grandes œuvres littéraires — du roman au théâtre, de la poésie à l'essai — sont des outils de compréhension du monde africain au moins aussi puissants que la philosophie académique. Six foyers structurent ce panorama : l'anglophonie continentale, le Maghreb francophone, la littérature francophone subsaharienne, les Caraïbes, la diaspora anglophone, la lusophonie.

Anglophonie continentale africaine

Wole Soyinka1934–
Dramaturge et essayiste nigérian, premier africain Nobel de littérature

Premier Africain prix Nobel de littérature en 1986. Dans son œuvre théâtrale (Death and the King's Horseman, 1975) et critique (Myth, Literature and the African World, 1976), il a fait dialoguer la mythologie yoruba et les formes dramatiques européennes, créant un théâtre africain de stature mondiale.

Chinua Achebe1930–2013
Romancier nigérian, père du roman africain moderne

Auteur de Things Fall Apart (1958), considéré comme le premier grand roman africain en anglais. Il a refusé le récit colonial du « cœur des ténèbres » et imposé une voix igbo dans le canon littéraire mondial. Son essai An Image of Africa (1975) reste une lecture frontale de Conrad.

Ngũgĩ wa Thiong'o1938–
Romancier et essayiste kenyan, théoricien de la décolonisation linguistique

A appelé à la décolonisation linguistique : abandonner l'anglais pour écrire en langues africaines (kikuyu). Son essai Decolonising the Mind (1986) reste un manifeste dont l'autorité ne s'est jamais démentie. Romancier majeur (Petals of Blood, 1977 ; Wizard of the Crow, 2006), longtemps cité pour le Nobel.

Tsitsi Dangarembga1959–
Romancière et cinéaste zimbabwéenne

A renouvelé la voix féminine post-coloniale anglophone avec Nervous Conditions (1988), premier roman publié en anglais par une zimbabwéenne. Sa trilogie s'achève avec This Mournable Body (2018), finaliste du Booker Prize.

Ben Okri1959–
Romancier nigérian-britannique

Booker Prize 1991 pour The Famished Road, fresque magique nigériane qui a fait entrer la cosmologie yoruba dans la grande littérature anglophone contemporaine.

Maghreb francophone

Tahar Ben Jelloun1944–
Romancier et essayiste marocain

Prix Goncourt 1987 pour La Nuit sacrée. Son œuvre interroge la condition maghrébine, les migrations, le racisme (Le racisme expliqué à ma fille, 1998 ; L'islam expliqué aux enfants, 2002). Voix passerelle entre Maroc, France et monde arabe.

Assia Djebar1936–2015
Romancière et historienne algérienne, Académie française

Première femme du Maghreb élue à l'Académie française (2005). Son œuvre romanesque — L'Amour, la fantasia (1985) ; Loin de Médine (1991) — articule histoire algérienne, voix féminines et critique de l'orientalisme.

Mohammed Dib1920–2003
Romancier algérien, voix fondatrice de la littérature maghrébine francophone

Sa trilogie Algérie (La Grande Maison, 1952 ; L'Incendie, 1954 ; Le Métier à tisser, 1957) constitue le fondement du roman algérien francophone, en parallèle de la guerre d'indépendance.

Kateb Yacine1929–1989
Écrivain algérien, dramaturge et poète

Son roman Nedjma (1956) reste l'un des sommets de la littérature algérienne. Il est revenu plus tard à un théâtre populaire en arabe dialectal, refusant la consécration parisienne pour parler à son peuple.

Littérature francophone subsaharienne

Ousmane Sembène1923–2007
Romancier et cinéaste sénégalais, père du cinéma africain

Son roman Les Bouts de bois de Dieu (1960) est l'épopée des cheminots du Dakar-Niger en grève. Inventeur du cinéma africain post-colonial avec La Noire de… (1966) et Xala (1975), il a porté l'idée d'un cinéma « école du soir » pour les peuples africains.

Mongo Beti1932–2001
Romancier et pamphlétaire camerounais

Romancier dès les années 1950 (Ville cruelle, 1954) puis pamphlétaire impitoyable du néocolonialisme français en Afrique, notamment avec Main basse sur le Cameroun (1972), interdit à sa parution. Voix critique majeure du panafricanisme post-indépendance.

Ahmadou Kourouma1927–2003
Romancier ivoirien

A réinventé le français en y inscrivant les structures du malinké. Les Soleils des indépendances (1968) chronique l'amertume des indépendances ratées ; Allah n'est pas obligé (2000, Renaudot) raconte les enfants-soldats. Voix littéraire majeure du XXe siècle africain.

Boubacar Boris Diop1946–
Romancier sénégalais

A marqué la mémoire littéraire du génocide rwandais avec Murambi, le livre des ossements (2000). Porte la cause de l'écriture en wolof avec Doomi Golo (2003) — premier roman moderne en wolof.

Cheikh Hamidou Kane1928–
Romancier sénégalais

Son roman L'Aventure ambiguë (1961) reste le grand roman philosophique africain francophone : la rencontre entre l'islam soufi peul, l'école coloniale française et la modernité, vue depuis l'intérieur d'une conscience qui s'y déchire.

Henri Lopes1937–2023
Romancier et diplomate congolais

Voix littéraire et politique du Congo-Brazzaville. Le Pleurer-Rire (1982) est l'une des grandes satires africaines du dictateur tropical.

Caraïbes & créolité

Édouard Glissant1928–2011
Écrivain et philosophe martiniquais

A théorisé l'antillanité, la créolisation et le « tout-monde » comme alternatives à l'identité-racine. Sa Poétique de la Relation (1990) propose une pensée de l'identité comme rhizome.

Patrick Chamoiseau1953–
Écrivain martiniquais, co-auteur de la créolité

Co-auteur du manifeste Éloge de la créolité (1989), il a proposé avec Texaco (1992, Goncourt) une fresque romanesque de la créolisation à l'œuvre.

Maryse Condé1937–2024
Écrivaine guadeloupéenne

A fait dialoguer Caraïbes et Afrique sur trois continents (Ségou, 1984 ; Moi, Tituba sorcière, 1986). New Academy Prize en 2018.

C. L. R. James1901–1989
Historien et théoricien trinidadien

A écrit dans The Black Jacobins (1938) l'histoire la plus influente de la révolution haïtienne, et inauguré la sociologie politique de la diaspora noire.

Diaspora anglophone

Toni Morrison1931–2019
Romancière afro-américaine, Nobel de littérature 1993

Première afro-américaine prix Nobel de littérature (1993) et seule à ce jour. Son œuvre — Beloved (1987, Pulitzer), Song of Solomon (1977), Sula (1973) — a fait de l'expérience noire américaine, et notamment de l'esclavage et de ses spectres, une matière littéraire de portée universelle.

James Baldwin1924–1987
Romancier et essayiste afro-américain

Voix prophétique de l'Amérique noire, à la fois romancier (Go Tell It on the Mountain, 1953 ; Giovanni's Room, 1956) et essayiste politique (The Fire Next Time, 1963 ; No Name in the Street, 1972). Son écriture fait dialoguer race, sexualité et exil.

Stuart Hall1932–2014
Sociologue britannique d'origine jamaïcaine

Père des cultural studies britanniques, il a théorisé la diaspora et l'identité comme processus, ouvrant la voie à toute une lecture politique des productions culturelles populaires.

Paul Gilroy1956–
Sociologue britannique

A théorisé le « Black Atlantic » comme espace de circulation transatlantique de la modernité noire — alternative au nationalisme racial et à l'essentialisme (The Black Atlantic, 1993).

Sylvia Wynter1928–
Philosophe jamaïcaine

A formulé la critique la plus radicale de la « condition humaine » occidentale comme exclusivement européenne, et appelé à une nouvelle science de l'humain.

Henry Louis Gates Jr.1950–
Théoricien littéraire afro-américain

A élaboré la « signifyin'(g) » comme tradition rhétorique noire et dirigé l'institutionnalisation des African American Studies à Harvard.

Akala (Kingslee Daley)1983–
Rappeur-historien-essayiste britannique

A popularisé l'histoire noire britannique en format accessible et performance scénique (Natives: Race and Class in the Ruins of Empire, 2018).

Kehinde Andrews1983–
Théoricien britannique du Black Radical Tradition contemporain

Premier professeur titulaire d'études noires au Royaume-Uni (Birmingham City University).

Lusophonie africaine

Mia Couto1955–
Romancier mozambicain

A renouvelé la prose lusophone en y intégrant les langues bantu et les cosmologies traditionnelles (Terre somnambule, 1992).

Pepetela1941–
Romancier angolais

A écrit la mémoire littéraire de la guerre d'indépendance angolaise et de la trajectoire post-indépendance (Mayombe, 1980).

Boaventura de Sousa Santos1940–
Sociologue portugais

A formulé les « épistémologies du Sud » comme alternative à l'épistémologie hégémonique du Nord global — un cadre théorique massivement repris par les décoloniaux du Sud.

José Eduardo Agualusa1960–
Romancier angolais

Voix majeure de la nouvelle génération lusophone-africaine, couronné par l'Independent Foreign Fiction Prize.

Section 8

Voix politiques et économiques

Penser l'Afrique, c'est aussi penser ses indépendances, ses échecs, ses possibles. Une lignée de leaders politiques-théoriciens et d'économistes critiques a produit des œuvres qui restent vivantes — souvent en dépit, ou à cause, de l'assassinat de leurs auteurs.

Kwame Nkrumah1909–1972
Premier président du Ghana indépendant

Principal théoricien africain du panafricanisme politique post-indépendance (Africa Must Unite, 1963 ; Consciencism, 1964 ; Neo-Colonialism, 1965).

Patrice Lumumba1925–1961
Premier ministre de la République démocratique du Congo

Figure martyre de l'indépendance africaine ; son discours du 30 juin 1960 face au roi Baudouin reste un texte fondateur de la conscience anticoloniale africaine.

Thomas Sankara1949–1987
Président révolutionnaire burkinabè

A porté un projet panafricain et anti-impérialiste cohérent en moins de quatre ans à la tête du Burkina Faso. Ses discours, longtemps confidentiels, sont aujourd'hui largement diffusés.

Steve Biko1946–1977
Théoricien sud-africain de la Black Consciousness

Mort sous la torture à 30 ans, il a laissé dans I Write What I Like (publication posthume, 1978) un manifeste de la conscience noire face à l'apartheid.

Walter Rodney1942–1980
Historien guyanais, économiste politique

How Europe Underdeveloped Africa (1972) reste l'un des textes les plus influents du panafricanisme marxiste. Assassiné à 38 ans.

Samir Amin1931–2018
Économiste politique égyptien

A théorisé le sous-développement comme effet structural du système-monde capitaliste, et la « déconnexion » comme stratégie alternative pour les pays du Sud (L'accumulation à l'échelle mondiale, 1970).

Mahmood Mamdani1946–
Politologue ougandais

A démontré que le legs colonial africain s'organise autour d'une structure dichotomique « citoyen / sujet » encore active dans les politiques contemporaines (Citizen and Subject, 1996).

Ndongo Samba Sylla1978–
Économiste sénégalais

Voix majeure de la nouvelle gauche économique africaine, figure de la critique du Franc CFA (L'arme invisible de la Françafrique, 2018, avec F. Pigeaud).

Nelson Mandela1918–2013
Premier président post-apartheid d'Afrique du Sud, prix Nobel de la paix 1993

Vingt-sept ans en prison pour son combat contre l'apartheid, il devient en 1994 le premier président élu démocratiquement d'Afrique du Sud. Son autobiographie Long Walk to Freedom (1994) est un texte de référence sur la liberté noire et la réconciliation politique.

Wangari Maathai1940–2011
Biologiste et militante écologiste kenyane, prix Nobel de la paix 2004

Première femme africaine prix Nobel de la paix (2004) ; fondatrice du Green Belt Movement, qui a planté plus de 50 millions d'arbres en articulant écologie, démocratie et émancipation des femmes africaines. Unbowed (2006), The Challenge for Africa (2009).

Ali Mazrui1933–2014
Politologue kenyan, théoricien du « triple héritage »

A théorisé le « triple héritage » africain (autochtone + islamique + occidental) — cadre devenu canonique pour penser l'identité africaine contemporaine. Sa série télévisée The Africans: A Triple Heritage (BBC/PBS, 1986) a touché un public mondial.

Desmond Tutu1931–2021
Archevêque sud-africain, prix Nobel de la paix 1984

Voix religieuse majeure de la lutte contre l'apartheid, président de la Commission Vérité et Réconciliation. A théorisé l'ubuntu comme fondement éthique d'une réconciliation africaine post-conflit. No Future Without Forgiveness (1999).

Aimé Césaire1913–2008
Voir aussi Section 1

Au-delà du poète de la négritude, Césaire fut député de la Martinique pendant cinquante-six ans. Son Discours sur le colonialisme (1950) reste l'un des textes politiques les plus puissants jamais écrits sur l'oppression coloniale et ses retours.

Section 9

Féminismes africains

Les féminismes africains ne se confondent ni avec le féminisme blanc occidental ni avec un simple « féminisme dans le contexte africain ». Ils ont produit des œuvres théoriques qui interrogent l'idée même de genre comme catégorie universelle, et articulent race, classe, sexualité de manières propres.

Ifi Amadiume1947–
Anthropologue nigériane

Dans Male Daughters, Female Husbands (1987), elle a montré que la dichotomie de genre occidentale ne s'applique pas aux sociétés igbo précoloniales — un argument qui a rouvert tout le débat sur le genre comme catégorie.

Oyèrónkẹ́ Oyěwùmí1957–
Sociologue nigériane

A théorisé que le genre n'est pas une catégorie native de l'organisation sociale yoruba précoloniale, mais une importation coloniale (The Invention of Women, 1997).

Sylvia Tamale1965–
Théoricienne ougandaise du féminisme africain

Ex-doyenne de la Faculté de droit de Makerere ; voix majeure de l'African Gender Institute. African Sexualities (2011, dir.) est une référence.

Audre Lorde1934–1992
Poétesse afro-américaine d'origine grenadienne

Pionnière de l'afroféminisme, elle a articulé race, genre, sexualité dans une œuvre théorique et poétique majeure (Sister Outsider, 1984).

Patricia Hill Collins1948–
Sociologue afro-américaine

A théorisé la « matrice de domination » et la « standpoint epistemology » noire féminine. Black Feminist Thought (1990) est un classique.

Kimberlé Crenshaw1959–
Juriste afro-américaine

A forgé le concept d'intersectionnalité, central à la pensée féministe et antiraciste contemporaine.

bell hooks (Gloria Watkins)1952–2021
Théoricienne féministe afro-américaine

A articulé race, classe et genre dans une œuvre prolifique. Sa formule « imperialist white supremacist capitalist patriarchy » résume son cadre d'analyse.

Chimamanda Ngozi Adichie1977–
Romancière nigériane

A popularisé la critique du « récit unique » sur l'Afrique et renouvelé la voix féminine de la littérature anglophone africaine.

Léonora Miano1973–
Romancière camerounaise et essayiste

Théoricienne de l'« afropéanisme » et d'une « identité frontière » ; voix majeure de la littérature afro-européenne contemporaine.

Mariama Bâ1929–1981
Romancière et féministe sénégalaise

Première grande romancière féministe d'Afrique de l'Ouest francophone. Une si longue lettre (1979) — récit épistolaire d'une veuve confrontée à la polygamie — a été traduit dans plus de vingt langues et reçu le Prix Noma. Texte fondateur du féminisme africain littéraire.

Aminata Sow Fall1941–
Romancière sénégalaise

Pionnière du roman africain au féminin avant Mariama Bâ. La Grève des bàttu (1979) — chronique tragi-comique des mendiants de Dakar — fut le premier roman d'une africaine francophone à connaître une diffusion internationale.

Buchi Emecheta1944–2017
Romancière nigériane (igbo)

Voix féminine majeure de la littérature nigériane, elle a chroniqué la condition des femmes africaines en Grande-Bretagne et au Nigeria. The Joys of Motherhood (1979), Second-Class Citizen (1974).

Calixthe Beyala1961–
Romancière franco-camerounaise

Voix iconoclaste du féminisme africain francophone. Grand Prix du roman de l'Académie française 1996 pour Les Honneurs perdus. Œuvre prolifique sur les femmes africaines dans la diaspora.

Section 10

Nouvelles voix : jeune génération, afrofuturisme

La pensée africaine se renouvelle. Une nouvelle génération francophone, anglophone et continentale propose des cadres inédits ; l'afrofuturisme propose des langages spéculatifs pour penser des futurs noirs ; les diasporas dialoguent comme jamais.

Nouvelle génération francophone

Maboula Soumahoro1976–
Théoricienne franco-ivoirienne

A renouvelé l'articulation France-Caraïbe-Afrique-USA dans la pensée des diasporas noires francophones (Le Triangle et l'Hexagone, 2020).

Norman Ajari1981–
Philosophe afro-décolonial français

Voix de la pensée afrodécoloniale francophone contemporaine (La dignité ou la mort, 2019 ; Noirceur, 2022).

Kaoutar Harchi1987–
Sociologue franco-marocaine-algérienne

Articule littérature, race et capital culturel dans une œuvre qui croise théorie et autobiographie (Comme nous existons, 2021).

Pap Ndiaye1965–
Historien français d'origine sénégalaise

A théorisé la « condition noire » française et fondé l'historiographie des minorités noires en France.

Karima Lazali1965–
Psychanalyste franco-algérienne

A théorisé le « trauma colonial » comme matrice des troubles psychiques transmis sur trois générations en Algérie et en France (Le trauma colonial, 2018).

Afrofuturisme

Octavia E. Butler1947–2006
Romancière américaine, pionnière de la SF afrofuturiste

Bourse MacArthur. Ses œuvres (Kindred, Parable of the Sower) explorent l'esclavage, la race, le pouvoir, à travers la science-fiction la plus puissante et la plus singulière du XXe siècle.

Nnedi Okorafor1974–
Romancière américano-nigériane

A théorisé un « africanfuturism » ancré dans les cosmologies africaines plutôt que diasporiques (Who Fears Death, 2010 ; Binti, 2015).

N. K. Jemisin1972–
Romancière afro-américaine

Première autrice trois fois Hugo consécutive ; sa Broken Earth Trilogy (2015–2017) renouvelle la fantasy pour penser le racisme structurel.

Ytasha L. Womack
Théoricienne afro-américaine

A synthétisé l'afrofuturisme comme mouvement dans son ouvrage de référence (Afrofuturism: The World of Black Sci-Fi and Fantasy Culture, 2013).

Sun Ra (Herman Blount)1914–1993
Musicien et philosophe afrofuturiste

Pionnier musical de l'afrofuturisme ; son album et film Space Is the Place (1973-74) a forgé l'imaginaire d'une « sortie » cosmique noire.

Section 11

Pour aller plus loin

Ce module n'est qu'une entrée. Voici quelques pistes de lecture pour prolonger l'exploration, organisées par grande famille.

Négritude & panafricanisme historique

Commencer par Césaire (Cahier d'un retour au pays natal, Discours sur le colonialisme), Fanon (Les Damnés de la terre), Du Bois (Les Âmes du peuple noir), Ki-Zerbo (À quand l'Afrique ?).

Révolution diopienne

Commencer par Civilisation ou barbarie de Cheikh Anta Diop, qui synthétise toute son œuvre, puis L'Afrique dans l'Antiquité de Théophile Obenga.

Philosophie africaine et ses débats

Sur la philosophie africaine de Hountondji, La philosophie négro-africaine de Bidima, Comment philosopher en islam ? de Souleymane Bachir Diagne.

Théologie et religieux

Christianisme sans fétiche d'Eboussi Boulaga, Le cri de l'homme africain d'Ela, African Religions and Philosophy de Mbiti.

Ateliers de la Pensée

Critique de la raison nègre de Mbembe, Afrotopia de Sarr ; les actes des Ateliers sont publiés régulièrement chez Philippe Rey.

Retour aux sources

The Afrocentric Idea de Molefi Asante, Le guide religieux de l'Afrique authentique de Doumbi-Fakoly, La méthode de la philosophie africaine de Mbog Bassong.

Grandes voix littéraires

Pour l'anglophonie continentale : Soyinka, Achebe (Things Fall Apart), Ngũgĩ (Decolonising the Mind). Pour le Maghreb : Djebar (L'Amour, la fantasia), Ben Jelloun (La Nuit sacrée). Pour la francophonie subsaharienne : Sembène (Les Bouts de bois de Dieu), Kourouma (Les Soleils des indépendances), Cheikh Hamidou Kane (L'Aventure ambiguë). Pour les Caraïbes : Glissant, Chamoiseau, Condé. Pour la diaspora US : Toni Morrison (Beloved), James Baldwin (The Fire Next Time).

Voix politiques et économiques

Africa Must Unite de Nkrumah, How Europe Underdeveloped Africa de Walter Rodney, Citizen and Subject de Mamdani.

Féminismes africains

The Invention of Women d'Oyěwùmí, Black Feminist Thought de Patricia Hill Collins, African Sexualities (dir. Sylvia Tamale).

Afrofuturisme

Kindred d'Octavia Butler, The Black Atlantic en accompagnement théorique, et Afrofuturism d'Ytasha Womack.

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